— Chapitre 1 —

Les tunneliers des antipodes

Le vendredi 17 septembre 1915, une dépêche de l’association de la presse néo-zélandaise tomba. Elle annonça la formation d’une compagnie du génie militaire pour des travaux de creusement de galeries. L’information fut imprimée le jour même dans les colonnes des pages intérieures des journaux néo-zélandais pour ceux dont le bouclage n’était pas encore fait, et le lendemain, pour les autres. Les volontaires, de préférence mineurs ou ouvriers des travaux publics, et âgés entre 21 et 40 ans, étaient invités à se présenter sans attendre dans l’un des bureaux de recrutement le plus proche de chez eux. Les mineurs de charbon étaient prévenus que seul un petit nombre d’entre eux serait accepté pour ne pas soustraire de la main d’œuvre à l’activité charbonnière. Au total, entre 300 et 400 hommes devaient être trouvés pour constituer, au plus vite, la nouvelle unité de tunneliers.

James Williamson découvrit la courte brève en page six du New Zealand Herald, casée entre un article présentant l’aviation dans la guerre et un autre rappelant l’anniversaire de la fondation d’Auckland, ville la plus peuplée de Nouvelle-Zélande, située sur l’isthme du même nom, au nord de l’île du Nord[1]. L’homme de 39 ans, arborant une large et imposante moustache, vivait de petits boulots sur des chantiers depuis plus d’un an. Suite à des problèmes de dos de plus en plus handicapants, il dut quitter ses derniers emplois. D’abord mineur, James, communément appelé « Jim », trouva ensuite une place de cantonnier pour la petite ville de Mount Eden, située dans la baie d’Auckland, où il résida au domicile de sa sœur [Carte 1]. Ses douleurs au dos s’intensifièrent encore. Les médecins lui diagnostiquèrent une hernie, mais n’envisageaient pas de l’opérer. Sans emploi, il tenta à plusieurs reprises de s’engager dans l’infanterie dès le début de la guerre, en août 1914. Étape décisive, la visite médicale scellait son sort à chaque fois. L’état de son dos, trop préoccupant, ne lui permettait pas d’intégrer l’armée. Jim ne perdait toutefois pas espoir de revêtir, un jour, l’uniforme. Lorsque le recrutement pour la compagnie de tunneliers fut annoncé, à la mi-septembre 1915, il était bien déterminé à partir.

Carte 1. Districts militaires et principales villes de Nouvelle-Zélande
(Conception et réalisation : A. Byledbal)

Jim échafauda un plan pour passer, sans problème, la fatidique visite médicale. La voisine de sa sœur était une dame âgée dont le fils, Peter McNab, médecin de profession, s’était porté volontaire durant l’hiver et s’apprêtait à quitter la Nouvelle-Zélande avec son unité. Devenu une figure connue dans le quartier depuis qu’il habitait chez sa sœur, Jim avait rapidement sympathisé avec Peter, qui rendait régulièrement visite à sa mère. Sans hésiter, Jim lui demanda son aide. L’engagé connaissait un des médecins militaires exerçant dans l’un des bureaux de recrutement d’Auckland. Moyennant une petite somme d’argent, il pourrait s’arranger pour que ce médecin examine Jim lors de la visite médicale obligatoire. Les deux hommes s’étant convenus sur le montant, Peter officialisa le rendez-vous. Au début du mois d’octobre 1915, Jim se présenta donc au centre de recrutement d’Auckland, situé Rutland Street, qui abritait, quelques semaines plus tôt, un terrain d’entraînement pour les exercices militaires. Le hangar transformé accueillait désormais les engagés pour la compagnie de tunneliers. À l’intérieur de l’édifice, plusieurs bureaux cloisonnés avaient été installés à la hâte. Jim fut introduit auprès du médecin récemment acheté par Peter. Celui-ci vérifia que le volontaire respectait bien les critères de sélection d’âge. Comme la majorité des engagés pour la compagnie de tunneliers, Jim faisait partie des hommes les plus âgés. Il avait en effet un an de moins que l’âge maximal fixé à 40 ans.

Cependant, dès le début du recrutement, ce critère ne fut pas réellement défini. Certains préconisaient un recrutement large en fixant la limite d’âge à 45 ans, alors que d’autres souhaitaient avant tout des hommes en bonne condition physique ne dépassant pas 40 ans. Le 16 septembre 1915, le ministère des Mines préconisa au ministre de la Défense une sélection d’individus plus âgés, et donc plus expérimentés, notamment dans les milieux miniers[2]. Le ministre de la Défense, James Allen, répondit trois jours plus tard, sans donner d’explication, que les engagés devaient être âgés entre 21 et 40 ans[3]. La presse qui ne sut plus quelle information donner à ses lecteurs, publia dans une même édition, un premier encart indiquant une limite à 45 ans[4], alors que quelques pages plus loin, un second filet mentionna une sélection jusqu’à 40 ans[5]. La situation fut toutefois rectifiée à partir du 20 septembre. L’âge maximal fut définitivement fixé à 40 ans. De cette confusion des premiers jours résulta l’engagement de quelques quarantenaires. Néanmoins, certains volontaires n’hésitèrent pas à donner une fausse date de naissance pour tricher sur leur âge. L’exemple le plus frappant fut celui d’Harry Brown, mineur à Waihi, une ville située au bas de la péninsule de Coromandel, dans le nord de l’île du Nord. Son dossier indiquait l’âge presque limite de 39 ans. Pourtant, l’homme doté d’une chevelure blanche[6] avait en réalité 58 ans ! Le recruteur n’avait aucun moyen de découvrir la supercherie, d’autant plus qu’Harry Brown fut jugé physiquement apte au service.

Jim Williamson passa également avec succès la visite médicale. Comme convenu, ses problèmes de dos ne furent pas mentionnés. Toutefois, l’ancien mineur n’était pas encore certain d’être accepté chez les tunneliers. Le recrutement pour cette compagnie était différent de celui des autres corps de l’armée néo-zélandaise. En plus de la visite médicale, une commission spéciale, composée d’un inspecteur des mines, de mineurs qualifiés et d’ingénieurs civils, interrogeait chaque postulant sur ses connaissances minières et ses compétences concernant la future mission des tunneliers sur le front[7]. N’importe qui ne pouvait donc être admis. À l’issue de l’interrogatoire, les recalés étaient reclassés dans d’autres corps de l’armée. Le but était bien évidemment de faciliter la création de l’unité et d’organiser son départ le plus rapidement possible.

Les quatre districts militaires – ceux d’Auckland et de Wellington pour l’île du Nord, et ceux de Canterbury et d’Otago pour l’île du Sud – durent s’adapter à ce recrutement particulier. Les tableaux imprimés qui permettaient de tenir à jour le nombre d’engagés, furent modifiés pour s’accorder, non plus avec les différents corps d’armée dans lesquelles les recrues étaient placées, mais uniquement avec le nouveau corps des tunneliers. Dans le district d’Auckland, les colonnes dans lesquelles étaient renseignés les recrutements dans les signaux et l’infanterie, furent rayées et remplacées par les termes « qualifiés », sous lequel était désigné les mineurs, et « non-qualifiés », signalant le reste des recrues issues d’une autre profession. Le gouvernement souhaitait ainsi lever 200 qualifiés et 100 non-qualifiés pour le corps principal de l’unité et organiser, dans le même temps, un premier renfort de 100 hommes. Il comptait donc sur les plus de 6 300 mineurs disponibles à travers le pays, dont près de 2 800 d’entre eux travaillaient dans l’activité aurifère, pour former la compagnie de tunneliers. Une semaine après le début du recrutement, près de 250 hommes avaient déjà été sélectionnés. À lui seul, le district d’Auckland validait la plupart des candidatures avec 142 engagés, dont 112 qualifiés et 30 non-qualifiés. Huit volontaires furent même refusés, car ne correspondant pas aux critères de sélection ou étant tout simplement inaptes au service armé. En revanche, les districts de Wellington, de Canterbury et d’Otago ne comptaient que respectivement 49, 33 et 25 individus acceptés. Le gouvernement ne fut pas satisfait de ces effectifs car il voulait envoyer les engagés au camp d’entraînement les jours suivants. Cette précipitation s’accordait avec la situation très difficile sur le front occidental, où les tunneliers britanniques étaient en sous-nombre. Le gouvernement voulait donc aller le plus vite possible pour former et expédier son unité de l’autre côté de la terre. Face à ce recrutement jugé lent, le ministre de la Défense, James Allen, intervint pour résoudre le problème[8]. Les quatre districts militaires furent notifiés de fournir rapidement les hommes manquants. Le gouvernement n’imposa rien de moins que des quotas à ses districts militaires. Mesure extraordinaire, ce mode de recrutement ne fut appliqué qu’à la compagnie de tunneliers. La Nouvelle-Zélande avait déjà pensé à introduire des quotas pour maintenir les effectifs des unités territoriales de sa force expéditionnaire. Toutefois, cette méthode n’avait pas été appliquée à cause de la répartition inégale de la population sur le territoire, d’une demande en main d’œuvre de plus en plus forte des industries dans le besoin, ainsi que d’une prise de conscience de plus en plus grande de la réalité de la guerre, surtout après l’échec sanglant du débarquement à Gallipoli (Turquie), le 25 avril 1915, qui devait permettre de s’emparer des Dardanelles, la porte du Bosphore, et assurer une route vers la mer Noire[9].

Conscient des difficultés de certains districts, notamment ceux de l’île du Sud, le gouvernement demanda à chaque district de se procurer de nouvelles recrues selon le nombre d’engagés déjà acceptés. L’Otago qui n’avait enrôlé que 25 hommes, dut ainsi trouver 5 individus qualifiés et 14 non-qualifiés de plus, alors qu’Auckland qui en avait déniché 142, dut en débusquer encore 50 qualifiés et 29 non-qualifiés. Même avec l’introduction de ces quotas, les districts de Wellington, de Canterbury et d’Otago eurent bien des difficultés à atteindre le chiffre requis. Alors que le district d’Otago enrôla à peine 6 hommes sur les 19 prévus, ceux de Canterbury et de Wellington atteignirent quasiment leur but avec respectivement 29 et 17 recrues, au lieu des 33 et 20 demandés. Les districts devaient informer régulièrement le ministère de la Défense de l’avancée de leur recrutement. Ces renseignements permettaient ainsi de compenser les manques ou les surplus d’engagés. Une nouvelle fois, le district d’Auckland se distingua en recrutant plus d’hommes que nécessaire. Il compensa, à lui seul, le déficit d’Otago ainsi que des deux autres districts. Les effectifs d’environ 400 hommes furent même respectés grâce à son excédent de recrues. L’application de ces quotas restait toutefois floue. La base du volontariat qui s’imposait, ne fut pas remise en cause. Les recruteurs ne purent donc pas obliger les hommes à s’engager. Néanmoins, avec une paye trois fois supérieure à celle d’un soldat d’infanterie, nul doute qu’ils possédaient un argument de taille pour favoriser le passage dans le monde militaire.

Lorsque Jim Williamson se porta volontaire, les quotas étaient mis en place depuis quelques jours seulement. La commission de recrutement, devant laquelle les engagés passaient, dut revoir ses critères de sélection à la baisse pour atteindre les effectifs requis par le ministère de la Défense. Elle sélectionna Jim qui obtint ce qu’il souhaitait de plus cher depuis le début du conflit. Fou de joie, le nouveau tunnelier rejoignit immédiatement son ami, Peter McNab, pour célébrer la réussite de leur duperie autour de quelques verres, dans un pub local, pensant à leur départ prochain pour l’Europe. Si Jim possédait une expérience de mineur, de nombreuses autres recrues étaient novices. En effet, l’application des quotas focalisa les districts militaires sur des effectifs à atteindre et non, comme le demandait initialement le gouvernement, sur des hommes qualifiés. Au final, seulement un volontaire sur deux provenait du secteur minier, alors qu’il devait être, d’après les prévisions du ministère de la Défense, de deux hommes sur trois. Exercer la profession de mineur ou, au moins, un métier de l’activité minière ou de creusement n’apparut donc plus obligatoire dans la pratique. La moitié des tunneliers était représentée par une multitude de métiers, intégrant aussi bien des ingénieurs, des ouvriers, des fermiers, des employés de bureau, des conducteurs de tramway, des bouchers, des hôteliers que des pompiers, des bûcherons, des dockers ou encore un propriétaire d’un salon de billard, et même un forain. Si la plupart de ces professions semblaient étrangères à la mission des tunneliers, elles apportaient une force de travail pour manier le pic et la pelle. Quelques-unes démontraient néanmoins leur utilité.

Malgré une représentation très minime, les ingénieurs n’en étaient pas moins essentiels aux futures opérations sur le front, notamment pour étudier la constitution du sous-sol et pour mener à bien la construction des tunnels. D’autant que sur la vingtaine de recrues issues de ce milieu engagée en septembre et en octobre 1915, certaines avaient effectué de brillants parcours professionnels. À 35 ans, Hugh Vickerman occupait déjà un poste à haute responsabilité. En plus d’être un ingénieur réputé, il était également l’assistant de l’ingénieur-en-chef du ministère des Travaux Publics de Nouvelle-Zélande. Son rôle était de superviser l’étude, la conception et la construction de toutes les infrastructures civiles ou marines publiques dans tout le Dominion[10]. Hugh Vickerman fit ses premiers pas dans le monde du génie civil sous la houlette du ministère des Travaux Publics, notamment grâce aux conseils des ingénieurs Hay et Holmes, entre 1901 et 1905, alors même qu’il poursuivait ses études d’ingénierie à Auckland[11]. Entre 1905 et 1907, il réalisa son premier projet en tant qu’assistant ingénieur, en supervisant et contrôlant la construction du chemin de fer du Midland dans l’île du Sud. Après avoir réussi l’examen de membre associé du ministère des Travaux Publics, il fut employé directement au bureau de ce département, dans la capitale du Dominion, Wellington. Hugh Vickerman décrocha une licence de Sciences en 1909, puis obtint un master en 1914[12]. Tout en continuant ses études, il travailla pour le ministère des Travaux Publics. Il participa à la conception de chemins de fer, de tunnels, de ponts et viaducs, mais aussi de buildings et de quais pour les zones portuaires. Hugh Vickerman devint ingénieur responsable du district de Canterbury, dans l’île du Sud, en 1909. Il était chargé de la modernisation des routes, de la rénovation des anciens immeubles, de la construction d’importants tunnels et même d’une centrale hydraulique sur le lac Coleridge. Il fut nommé, en 1913, en tant que second du bureau du ministère des Travaux Publics. Ces solides références lui permirent d’accéder, lors de la formation de la compagnie de tunneliers, au grade de capitaine, le second plus haut gradé derrière le major, qui commandait l’unité.

Tous les engagés ingénieurs n’avaient toutefois pas une formation aussi générale et quelques-uns disposaient d’une spécialisation avancée, représentée essentiellement et très logiquement par l’ingénierie minière. James Oliver Campbell Neill eut sensiblement le même début de carrière que Hugh Vickerman, avec une formation d’ingénieur. Il souhaita, très tôt, se spécialiser dans l’ingénierie minière et suivit les cours de l’école des mines de l’Otago, dans l’île du Sud, où il obtint son diplôme de membre associé[13]. Neill œuvra, d’abord, dans les exploitations minières de Nouvelle-Zélande, avant de partir pour les États-Unis d’Amérique. Peu avant le début de la guerre, il revint dans le Dominion[14]. Lorsque le recrutement du corps principal et du 1er renfort de la compagnie de tunneliers fut lancé à la mi-septembre 1915, il s’engagea. Comme Hugh Vickerman, Neill intégra l’unité avec un grade d’officier et fut nommé sous-lieutenant.

D’autres professions, notamment des secteurs du bâtiment et de la construction, de l’artisanat, de l’industrie du bois ou encore des ponts et chaussées, procurèrent quelques engagés dont l’expérience pouvait s’avérer nécessaire dans la guerre souterraine. Ainsi, les géomètres et les arpenteurs pourraient très bien aider les ingénieurs à dresser les plans des tunnels et à mener les galeries dans les bonnes directions. Les scieurs, les opérateurs de scierie et les menuisiers apporteraient leur savoir-faire pour construire les étais qui soutiendraient les tunnels en cours de creusement. Les cantonniers aideraient les mineurs à creuser, alors que les draineurs, plombiers et tuyauteurs assureraient, en cas de besoin, l’évacuation des eaux du sous-sol. Le moment venu, expérimentés ou non, tous devraient accomplir leur mission.

Au début de la première semaine d’octobre 1915, George Race reçut sa convocation pour rejoindre le camp d’entraînement des tunneliers, situé à Avondale, près d’Auckland. Il résidait à la pension Martha Villa, dans le centre de Waihi, une ville de plus de 6 000 habitants, située à 140 kilomètres au sud-est d’Auckland et ancrée au sud-est de la péninsule de Coromandel, dont le territoire s’avançait dans l’océan Pacifique, encadré par le golfe d’Hauraki, à l’ouest, et la baie de Plenty, à l’est [Carte 1]. George s’était engagé quelques jours après l’annonce de la création de l’unité et avait été jugé physiquement apte au service armé le 22 septembre 1915. Célibataire, comme la plupart des engagés de la compagnie de tunneliers, il était mineur d’or au cœur d’une région où l’activité aurifère faisait vivre des dizaines de milliers de personnes. Employé à la Société minière d’or de la Grande Jonction de Waihi, la deuxième plus importante compagnie minière de la ville, derrière la Société minière d’or de Waihi, son travail consistait à creuser les galeries d’extraction sous la ville, elle-même. Sous terre, George n’a jamais vu d’or. Le précieux métal était à l’état de poussière dans les veines et peu de personnes avaient accès aux dernières étapes du traitement de l’or : celles qui permettaient de récupérer les particules aurifères et de les fondre en lingots. Passage obligé pour entrer et sortir de la mine, George empruntait tous les jours l’ascenseur avec Gerald Punch et le reste de son équipe. Une fois descendus à leur palier, les mineurs se rendaient dans les différentes galeries d’extraction, qui suivaient tout du long ou en parallèle une veine de quartz, principale indice d’un gisement d’or. Les tunnels se creusaient donc sur plusieurs niveaux pour accéder au filon. Arrivés dans leur galerie, George et Gerald se mettaient immédiatement au travail. Le creusement se faisait manuellement grâce à des foreuses mécaniques et des charges d’explosif, l’unique moyen pour casser la roche très dure de Waihi[15]. Comme tous les autres ouvriers miniers, ces hommes étaient payés au nombre de mètres creusés. Un bonus leur était attribué pour toute tonne de minerai supplémentaire, remontée à la surface[16]. Les conditions de travail sous terre ne leur simplifiaient certes pas la tâche. Les tunnels étaient constamment humides et il y régnait une chaleur infernale. L’air était difficilement respirable. Après huit heures de travail, George et Gerald remontaient à la surface, remplacés sous terre par l’équipe suivante. À la surface, le groupe de George profitait d’une douche bien chaude. Après un bon décrassage, les hommes nettoyaient leurs habits de travail. Au terme de ce rituel immuable, ils regagnaient leur foyer. Nouvellement arrivé à Waihi, pour trouver du travail, George vivait dans une pension de famille, situé sur Seddon Street. Il avait rapidement sympathisé avec Gerald Punch, un Australien venu tenter sa chance en Nouvelle-Zélande. Après leur journée de travail, les deux hommes se retrouvaient généralement autour d’une « bière maison ». Jugé responsable des maux de nombreuses villes, l’alcool avait été prohibé dans toute la région en 1908. Toutefois, cela n’empêcha pas des compagnons de puits de brasser leur propre bière en cachette. La dégustation se faisait alors dans le plus grand secret pour ne pas éveiller les soupçons de la police qui n’hésitait pas à perquisitionner[17]. Habituellement, lorsque le travail s’arrêtait le samedi soir, de nombreux mineurs de Waihi prenaient la route vers Hikutaia, la ville la plus proche en dehors de la région de l’Ohinemuri, où l’alcool était autorisé, passant des soirées à s’enivrer.

Peu importe de savoir qui, de George ou Gerald, avait pris connaissance du recrutement pour la compagnie de tunneliers, lancé à la mi-septembre 1915. De part leur profession de mineurs, les deux hommes se sentirent probablement plus concernés que d’autres par la formation de cette unité spéciale. La nouvelle se répandit rapidement dans la ville. Les hommes qui venaient de lire les encarts dans les journaux, informaient ceux qui n’étaient pas encore au courant. Les conversations furent attisées lorsque les premiers volontaires annoncèrent leur engagement à leurs collègues. George pensait s’engager, mais ses copains de puits paraissaient plus réservés. Beaucoup ne voulaient tout simplement pas partir. Gerald suivit son camarade et ensemble rejoignirent la liste des engagés tunneliers à la fin septembre 1915. Le 6 octobre, George, Gerald et 11 autres mineurs de la mine de la Grande Jonction, suivis de près d’une trentaine d’hommes de la mine Martha, tenue par la Société minière d’or de Waihi, prirent le train à destination d’Avondale pour débuter leur formation initiale de militaires. Ces recrues formaient tout simplement le plus grand groupe de volontaires du secteur minier. Si ce phénomène ne se remarqua pas au niveau des autres professions, plusieurs autres groupes de collègues éparpillés à travers les communautés aurifères et houillères du Dominion partirent ensemble pour la guerre. Après Waihi, les exploitations qui apportèrent des groupes d’hommes à la compagnie, furent localisées dans l’île du Sud. Ainsi, dans le district de Canterbury, la ville de Waiuta centralisa une quinzaine de recrues, qui travaillaient toutes pour la mine de Blackwater. Dans la West Coast, la ville de Reefton concentra l’essentiel des engagés du centre de la région, la plupart œuvrant pour la Société minière Keep-it-Dark et la mine de la colline de Globe, tandis que plus au sud, ce furent les engagés d’exploitations minières plus petites à Otira et Arthur’s Pass qui dominèrent. La Compagnie de charbon et de pétrole de Nouvelle-Zélande, basée à Kaitangata, concentra une vingtaine d’hommes alors que, plus au nord, quelques ouvriers vinrent de mines plus modestes, notamment à Dunedin et ses environs, Roslyn et Caversham [Carte 1].

Jusqu’au 10 octobre, les engagés venus de toute la Nouvelle-Zélande arrivèrent peu à peu à Avondale. Jim Williamson rejoignit le camp le 8 octobre après s’être présenté au sergent-major du terrain d’exercice militaire d’Auckland dans la matinée. Vingt-cinq autres hommes étaient déjà rassemblés ce matin-là. Le groupe marcha en rang jusqu’à la gare où un train les emmena à quelques kilomètres à l’extérieur d’Auckland. Durant le bref trajet, Jim fit connaissance avec l’homme assis à ses côtés, un ouvrier des travaux publics de 30 ans, Harold Howard, surnommé « Lofty ». Les deux engagés s’entendirent tout de suite et ne se quittèrent bientôt plus.

Le camp des tunneliers ne se trouvait pas dans une enceinte militaire, mais fut aménagé sur un champ de courses hippiques, à proximité de la voie de chemin de fer Auckland-Kaipara. L’entraînement aurait dû se faire au camp militaire de Trentham, situé près de Wellington, au sud de l’île du Nord. Le ministère de la Défense changea néanmoins ses plans quand la mise en place des quotas indiqua que la majorité des volontaires viendrait d’Auckland et de ses environs, ainsi que de l’ensemble de ce district militaire. Il fit ainsi l’économie de coûts inutiles en transports vers Wellington alors que plus d’un homme sur deux était déjà à proximité d’Auckland. Le Jockey Club d’Avondale proposa, dès le 20 septembre, la mise à disposition de ses locaux aux autorités militaires locales[18]. L’offre, bien qu’acceptée, ne fut pas adoptée fin septembre, si bien que de nombreux tunneliers reçurent une convocation, mentionnant un départ début octobre pour le camp de Trentham. Au tout début du mois d’octobre, l’armée sembla officialiser la réquisition du champ de courses. La compagnie de tunneliers ne fut pas la seule unité néo-zélandaise à faire ses premiers pas sur un terrain non militaire et peu conventionnel. L’armée prit l’habitude d’utiliser les champs de courses. Déjà en 1914, la 3e compagnie de campagne du génie fut mobilisée sur l’hippodrome d’Awapuni, à Palmerston North, au nord de Wellington[19]. Plus particulièrement, le champ de courses d’Avondale accueillit, un an avant les tunneliers, le contingent maori pour leur formation entre le 17 octobre 1914 et le 10 février 1915[20].

Arrivé peu avant midi, le groupe de Williamson fut dirigé vers la cantine. Puis, Jim, Lofty et les autres se présentèrent devant le commandant du camp, le major Newcombe. Après avoir signé leur attestation à servir dans la force expéditionnaire, un paquetage et des effets militaires personnels leur furent attribués. Assignés dans la même équipe, composée d’une vingtaine d’hommes, Jim et Lofty occupèrent la même tente avec six de leurs camarades. Une cinquantaine de tentes étaient dressées les unes à coté des autres, au centre de l’hippodrome, dans l’enceinte de la piste, tandis que les bâtiments du club furent destinés à la vie courante du camp[21]. Les uns, comme Jim et Lofty, firent connaissances avec leurs camarades de tente. Les discussions allaient bon train et la bonne humeur régnait. Les surnoms, très appréciés en Nouvelle-Zélande, fusèrent de partout. Jim s’était vu décerner le sobriquet de « Papa », car il recommandait à Lofty de ne pas trop s’accommoder avec un gars qui lui semblait peu recommandable[22]. D’autres, comme George Race et Gerald Punch, déjà installés, étaient occupés aux tâches courantes. L’entrée dans le monde militaire était une rupture avec les habitudes de la vie quotidienne. Les volontaires étaient désormais confinés dans une enceinte close et n’avaient plus le droit de sortir sans autorisation.

Les jours suivants, de nouveaux engagés arrivèrent. Tout comme Jim, Lofty, George et Gerald, tous avaient la particularité d’être d’origine européenne. La compagnie ne paraissait pas avoir enrôlé de Maoris, le peuple autochtone largement majoritaire dans les îles appelées à former les terres néo-zélandaises[23]. Les Maoris avaient été cantonnés dans un contingent particulier, formé après des tractations difficiles avec Londres qui ne souhaitait pas voir l’implication d’indigènes dans une guerre entre Européens. La création d’une force militaire maorie avait été mise en place pour démarquer les Maoris des Européens. Bien qu’elle s’apparentait à une forme de ségrégation, elle permit de valoriser plus facilement les actions d’une unité entière de Maoris auprès de l’ensemble des Néo-Zélandais, que celles d’un simple Maori faisant partie d’une compagnie d’Européens. Des voix s’élevèrent contre la formation de ce contingent tant chez les Maoris que chez les Européens. Pire, le général Godley, commandant de la force expéditionnaire néo-zélandaise, restait perplexe sur les compétences d’une telle unité dont il ne voyait pas la nécessité. Certaines tribus maories, qui avaient participé à la résistance contre les Européens dans la seconde moitié du XIXe siècle, s’opposèrent radicalement à s’engager. Elles resteront toujours opposées à partir se battre et refuseront même la conscription en septembre 1916. D’autres, au contraire, mirent de côté leurs divergences avec les Britanniques pour lutter contre un ennemi commun. Les tribus d’Arawa, de Ngati Porou, de Ngati Kahungunu ou encore de Nga Puhi voulaient prouver à tout un pays qu’ils étaient des citoyens néo-zélandais à part entière et qu’ils vivaient une même histoire en la défendant ensemble. Le gouvernement fit donc apparaître deux types de combattants : le Maori et l’Anglo-saxon.

En dehors de leur contingent, les Maoris ne firent pas partie des autres unités militaires, composées exclusivement d’Européens. Tous les tunneliers qu’ils soient nés ou non en Nouvelle-Zélande, étaient issus de l’immigration. Immigrés ou enfants voire petits-enfants d’immigrés, tous étaient originaires, de par leur histoire familiale, d’un pays étranger à la Nouvelle-Zélande. Les volontaires de la compagnie de tunneliers étaient assez représentatifs de la société néo-zélandaise du premier quart du XXe siècle, dont l’accroissement démographique surpassait désormais l’immigration[24]. Ainsi, 54% des tunneliers étaient nés sur le sol néo-zélandais. Les immigrés représentaient encore 46% des hommes de l’unité. La globalité des anglo-saxons provenaient essentiellement d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, au cours de plusieurs vagues d’immigration, depuis l’arrivée des premiers colons, au milieu du XIXe siècle, jusqu’au débarquement de nouveaux arrivants, à la veille de la Grande Guerre. Les immigrés apportèrent dans leurs bagages leurs coutumes et leurs confessions qui font le si riche brassage culturel du Dominion. Dès l’engagement, ces origines n’avaient plus d’importance. Les tunneliers n’étaient plus représentés par leur parcours personnel, mais par l’uniforme qu’ils portaient, le pays qu’ils défendaient et l’unité qu’ils servaient.

À l’hippodrome d’Avondale, de nouvelles recrues continuèrent d’affluer jusque dans la soirée du dimanche 10 octobre. Dans l’un des groupes récemment arrivés, Jim découvrit avec étonnement son frère, George Williamson, qu’il n’avait pas revu depuis quelques temps. Les deux hommes ne sont pas les seuls représentants d’une fratrie. Les rangs de la compagnie en compte une dizaine. La plus nombreuse fut la fratrie Henriksen composée de Percy, l’aîné, Henry et Christen, le cadet. À la différence de Jim et de son frère, la fratrie Henriksen, comme la plupart des autres, s’était portée volontaire le même jour. Fait remarquable, un père, William Worth, et son fils, Ernest, engagés séparément, se retrouvèrent même au camp d’entraînement.

Le lundi 11 octobre, au petit matin, plus de 400 tunneliers furent rassemblés pour la première fois sur le champ de courses. La plupart d’entre eux n’étaient pas des garçons voulant jouer à la guerre, mais des hommes mûrs, aux mains et aux visages endurcis[25]. Une poignée seulement avait déjà connu l’expérience de la vie militaire, en servant durant la guerre d’Afrique du Sud (1899-1902) ; un conflit qui prit forme, à la fin du XIXe siècle, suite à la découverte d’or dans la région sud-africaine du Transvaal. Cet épisode provoqua une ruée, apportant son lot de colons britanniques. Des rivalités éclatèrent peu à peu avec les « Boers », un terme dérivé du mot « fermier » dans la langue afrikaner et qui désignait les peuples d’Afrique du Sud, dont les origines les faisaient remonter aux colons huguenots hollandais, allemands et français installés après 1662, près du Cap de Bonne Espérance[26]. L’armée impériale prit position à la frontière du Transvaal alors que des renforts venus de l’étranger commencèrent à débarquer en Afrique du Sud. Le 9 octobre 1899, le gouvernement du Transvaal envoya un ultimatum aux Britanniques, demandant le retrait de leurs troupes[27]. Les Britanniques ignorèrent la requête. Le Transvaal s’allia à l’État libre d’Orange et déclara la guerre le 12 octobre. La Nouvelle-Zélande n’attendit toutefois pas l’ultimatum pour accorder son soutien à l’Empire. Ainsi, dès le 28 septembre 1899, le Premier ministre néo-zélandais, Richard Seddon, demanda l’approbation de la chambre des représentants afin de lever et d’envoyer, si nécessaire, un contingent de 200 cavaliers en Afrique du Sud. Seddon pensait pouvoir intimider les Boers en montrant la solidarité qui unissait les colonies à l’Empire[28]. Il avait surtout le soutien de toute la population. Les volontaires se bousculèrent presque pour s’enrôler. L’armée venue de Nouvelle-Zélande acquerra une grande réputation. Les pertes furent peu nombreuses. Pour la première fois, le surnom de « Kiwi », du nom d’un oiseau terrestre endémique du pays, s’employa pour évoquer les soldats de la Nouvelle-Zélande[29]. Les Kiwis s’imposèrent comme d’excellents militaires. Les Néo-Zélandais trouvèrent surtout une identité commune dans le port de l’uniforme, orné du badge à la feuille de fougère, une plante caractéristique du bush. Cependant, cette réputation ne définit pas les engagés de la compagnie de tunneliers qui étaient complètement étrangers au monde militaire. Plus d’un tunnelier sur deux avait déjà dépassé la trentaine et peu d’entre eux avait pu bénéficier du système territorial, la réserve militaire, dont l’âge limite d’engagement avait été fixé à 30 ans. Pourtant, les recrues devraient bientôt faire bonne figure pour conserver cette idée d’un soldat néo-zélandais viril et fort.

Les premières semaines à Avondale furent difficiles. Les hommes étaient réveillés à 6 heures. S’en suivait une course à pieds, de près de deux kilomètres, à vive allure autour de la piste. Peu habitué à de tels exercices, Jim éprouva déjà quelques difficultés après plusieurs centaines de mètres. Il dut s’arrêter plusieurs fois pour reprendre haleine alors que Lofty, presque à bout de souffle, l’encourageait[30]. Les mêmes exercices physiques se répétaient ainsi chaque jour alors que débutait l’instruction militaire. La formation débuta par les procédures de base : le garde-à-vous, le salut militaire ou encore la tenue dans les rangs. Pendant deux semaines, l’accent fut mis sur les premières leçons de l’ordre serré, c’est-à-dire le regroupement d’hommes sur plusieurs rangs et plusieurs colonnes, ainsi que les manœuvres à exécuter en commun, d’abord sur place, puis en marchant. L’ordre serré représentait la base de tout entraînement militaire quel que soit le corps d’armée. Les instructeurs prenaient un malin plaisir à faire recommencer, encore et encore, les mêmes gestes. Le but était de faire respecter les commandements, d’obéir sans réfléchir et d’obtenir une fluidité du groupe dans les différents mouvements. Chaque jour, les ordres des instructeurs résonnaient tout autour du champ de courses. Par groupe d’une vingtaine d’hommes, les tunneliers apprenaient à marcher sur un seul rang, puis sur deux. Jim n’était pas très doué pour marcher en rythme, alors que Lofty semblait avoir plus d’aisance. Sans prévenir, l’instructeur hurla l’ordre de se rassembler. Le groupe de Jim se mit rapidement en place. Un nouveau cri se fit entendre et les hommes se mirent au garde-à-vous, le torse bombé, les bras tendus le long du corps, la tête haute et droite. Le garde-à-vous et le repos s’enchaînèrent. À la suite d’un nouvel ordre, Jim, Lofty et les autres se retrouvèrent en train de marcher. L’ordre serré permettait surtout de resserrer les liens entre les hommes et de faire naître un esprit de groupe. Pour certains camarades de Jim, cette routine ne fut pas évidente à supporter. Ils n’hésitaient pas à s’autoriser des sorties hors du camp, à la tombée de la nuit, pour passer un peu de bon temps à Auckland, mais surtout pour casser ce quotidien ennuyeux. Si quelques-uns réussissaient à tromper la vigilance des gardes, un plus grand nombre se faisait prendre avec sanction disciplinaire à la clef. D’autres encore étaient débusqués par les instructeurs partis à la recherche des absents. Dans le civil, les mineurs étaient habitués à agir à leur guise dès la fin de leur travail et devaient être traités avec tact et avec une plus grande marge de manœuvre que dans n’importe quel autre corps[31].

D’autant que le recrutement particulier de la compagnie de tunneliers, composée non seulement de mineurs, mais plus généralement de volontaires issus du monde ouvrier, assurait la présence d’individus aux revendications sociales fortes. Les recrues présentes à Avondale provenaient en effet d’un monde où les syndicats, ces associations regroupant des hommes de métier ou de classe identique et constituées pour la défense d’intérêts professionnels communs, étaient les plus nombreux au monde. Le rassemblement des tunneliers ne tarda pas à être surnommé publiquement de « Fédération rouge », du nom familier donné à une organisation syndicale aux idées plutôt radicales : la Fédération des travaillistes de Nouvelle-Zélande. Ce mouvement, qui n’existait pratiquement plus en 1915, avait réuni plus d’un quart des syndicats ouvriers du pays, dont pratiquement la totalité des organisations syndicales de mineurs[32]. Il marqua sensiblement les mentalités en participant et en soutenant plusieurs grèves importantes, alors même que le droit d’arrêter le travail était quasiment interdit. En 1913, la Fédération rouge tenta une union nationale avec les branches les plus modérées de la gauche néo-zélandaise, structurée autour d’un organe politique, le Parti social démocrate, et d’un organe syndical, la Fédération unie des travaillistes[33]. Imparfaite et fragile, l’union aboutit à une nouvelle séparation, dès la fin de l’année 1913, entre les hommes d’action qui souhaitaient la fin du capitalisme, à travers des actions fortes, et les hommes de pensées qui militaient pour la constitution d’une véritable politique ouvrière.

Fervent défenseur du mouvement ouvrier et engagé en politique depuis quelques années dans l’île du Sud, John Edward McManus fut le représentant de la gauche radicale le plus connu de la compagnie. C’était d’ailleurs à lui que revenait l’attribution du surnom de Fédération rouge aux tunneliers et qui fut reprise plus tard par la presse. Au-delà des simples militants, McManus affirma qu’une dizaine d’anciens secrétaires et plus d’une quarantaine d’anciens membres des comités de direction de différents syndicats, alliés sous la bannière de la Fédération rouge, entre 1909 et 1913, se trouvaient dans l’unité[34]. Il était bien le seul à évoquer cette présence du mouvement ouvrier. L’un des rares journaux, à s’intéresser à ce sujet, fut le Grey River Argus, un quotidien édité à Greymouth, une ville de la West Coast, dans l’île du Sud. Il fut surtout le seul à publier plusieurs reportages à la tendance politique facilement perceptible. Et pour cause, le quotidien était la propriété du parti de la gauche modérée depuis 1913[35]. La présence de tunneliers de la Fédération rouge donna l’opportunité d’exacerber l’engagement des militants ouvriers, en septembre 1915, au moment où la classe politique de gauche s’élèvait contre l’arrivée de la conscription[36]. La compagnie de tunneliers rassembla des syndicalistes, peut-être pas aussi nombreux que le laissait penser John McManus, quoique les professions ouvrières représentaient une large majorité des engagés. Toutefois, en associant le tunnelier à l’image des membres de la Fédération rouge, la gauche néo-zélandaise accorda une importance particulière au message qu’elle souhaitait faire passer au gouvernement. Elle voulait prouver que le monde ouvrier avait le courage de se mobiliser volontairement, même après plus d’un an de conflit, et que la conscription était une solution qu’elle jugeait moralement humiliante.

Ce n’était pourtant pas pour leur courage à se porter volontaire que les habitants d’Avondale se souvinrent des tunneliers. Après quatre semaines d’entraînement, Jim, Lofty, George, Gerald et leurs camarades furent envoyés en permission durant sept jours entre le 8 et le 14 novembre. Cette semaine offrit l’opportunité aux tunneliers de faire leurs adieux à leurs proches, signifiant un départ pour l’Europe proche. Cette coupure dans la formation provoqua néanmoins une situation embarrassante pour les autorités militaires. L’allégresse d’une majorité des tunneliers, au retour de la permission, laissa un souvenir impérissable aux habitants de la rue principale d’Avondale, qui menait au champ de courses. Les hommes débarquèrent complètement ivres dans la bourgade, à tel point que les autorités militaires furent dans l’obligation d’aller les chercher et de les transporter au camp[37]. Le défilé d’hommes titubants, chantant à tue-tête et criant, jeta un froid sur les habitants d’Avondale qui ne s’attendaient pas à accueillir une telle bande d’ivrognes. En quelques heures, les frasques des tunneliers firent le tour de la ville et se propagèrent au-delà. Jim fut navré de cette image qui ternissait la compagnie. Il n’hésita pas à écrire dans ses mémoires que : « … la population d’Auckland avait franchement honte de nous. »[38] Les habitants évitèrent dorénavant de s’approcher de l’hippodrome, tout comme les autorités du Jockey Club et du conseil municipal. Les tunneliers furent abandonnés, vivant pratiquement en autarcie. Ils ne reçurent ni cadeaux, ni autres signes d’intérêt. Les soirées au camp furent plutôt mornes et les hommes durent les animer eux-mêmes. Aucun orchestre ne voulut jouer pour eux. Aucun divertissement ne leur fut accordé[39]. Les tunneliers ne purent compter que sur eux-mêmes. Ils étaient les seuls artisans pour former une unité digne de leurs compatriotes déjà partis à la guerre.

Notes

1. Imperial War Museum, Documents.11515, Les mémoires de la Première Guerre mondiale de James Williamson, 1re partie, f° 1.

2. Archives de Nouvelle-Zélande, AD 1 Box 1348 62/23, Création du corps des tunneliers et formation pour le service à l’étranger, 1914-1915. Lettre du ministre des Mines au ministre de la Défense, 16 septembre 1915.

3. Ibid., Lettre du ministre de la Défense au ministre des Mines, 19 septembre 1915.

4. Evening Post, 20 septembre 1915, p. 2.

5. Ibid., p. 8.

6. Archives de Nouvelle-Zélande, AABK W5530 5/0018922, Dossier militaire d’Harry Brown – WWI 4/1602.

7. James Campbell Neill, The New Zealand Tunnelling Company, 1915-1919, Auckland, Whitcombe & Tombs, 1922, p. 3.

8. Evening Post, 29 septembre 1915, p. 7, « Nous voulons trouver soixante-dix-sept hommes qualifiés pour le corps des tunneliers […] et quatre-vingt-quatre autres hommes non expérimentés, pour compléter le corps. Nous voulons ces hommes immédiatement, pour qu’ils puissent gagner le camp [d’entraînement] dans les jours qui viennent. Il ne pourrait y avoir de retard si nous voulons remplir nos obligations. »

9. Christopher Pugsley, On the Fringe of Hell, New Zealanders and Military Discipline in the First World War, Auckland, Hodder & Stoughton, 1991, p. 224.

10. [Anonyme], « Obituary Hugh Vickerman, 1880-1960 », ICE Proceedings, vol. 22, n°2, 1962, p. 255.

11. Ibid.

12. Ibid.

13. [Anonyme], « Mr J.O.C. Neill, BSc. (First President of NZMS) » [En ligne]. New Zealand Microbiological Society [réf. du 29 août 2011].

14. Ibid.

15. James Bert McAra, Gold Mining at Waihi, 1878-1952, Waihi Martha Press, 1988 (éd. orig. 1978), p. 187.

16. Ibid.

17. Ibid., p. 268.

18. Evening Post, 21 septembre 1915, p. 2, « L’ensemble des bâtiments et des terrains ont été mis à la disposition des autorités militaires locales par le Jockey Club d’Avondale, et sujet à l’approbation du major Talbot ; l’offre devrait être acceptée. »

19. Norman Annabell, Official history of the New Zealand Engineers during the Great War 1914-1919, Wanganui, Evans, Cobb & Sharpe Limited, 1927, p. 2.

20. Christopher Pugsley, Te Hokowhitu A Tu, The Maori Pioneer Battalion in the First World War, Auckland, Reed Books, 1994, p. 23-30.

21. Imperial War Museum, Documents.11515, Les mémoires de James Williamson…, op. cit., 1re partie, f° 2, « … depuis nos tentes, nous accédions au champ de courses, pas très loin de l’un des sauts d’obstacle utilisés par les jockeys […] c’était un lieu agréable et très approprié pour les objectifs du camp militaire. »

22. Ibid., 1re partie, f° 7.

23. Le second peuple, minoritaire, est celui des Morioris installés dans les îles Chatham, îles néo-zélandaises situées à environ 800 kilomètres à l’est de l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande, et dont l’arrivée précède celle des Maoris. Pour plus d’informations, voir Michael King, Moriori: a people rediscovered, Auckland, Vicking, 2000 (éd. orig. 1989).

24. Georges-Goulven Le Cam, L’Australie et la Nouvelle-Zélande, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1996, p. 97.

25. James Campbell Neill, The New Zealand Tunnelling Company…, op. cit., p. 4.

26. Paul Coquerel, L’Afrique du Sud des Afrikaners, Bruxelles, Éditions Complexe, 1992, p. 21.

27. Ibid., p. 372.

28. W. David McIntyre, « Imperialism and Nationalism », in The Oxford History of New Zealand, sous la direction de Geoffrey Rice, Auckland, Oxford University Press, 1997 (éd. orig. 1992), p. 308.

29. Ibid., p. 342.

30. Imperial War Museum, Documents.11515, Les mémoires de James Williamson…, op. cit., 1re partie, f° 3.

31. Military Engineering: Demolitions and Mining, Londres, War Office, 1923, p. 127.

32. Barry Gustafson, Labour’s Path to Political Independance: The Origins and Establishment of the New Zealand Labour Party 1900-19, Auckland, Auckland University Press, 1980, p. 30.

33. Ibid., p. 67.

34. Grey River Argus, 10 décembre 1915, p. 2, « À présent au camp, la compagnie a dans ses rangs 11 membres, qui étaient autrefois secrétaires de divers syndicats, alors que plus de 40 autres sont d’anciens membres de comités de syndicats. »

35. Barry Gustafson, Labour’s Path to Political Independance…, op. cit., p. 86.

36. Ibid., p. 108.

37. Archives de Nouvelle-Zélande, AD 1 Box 1072 39/172, Rapports d’entraînement du camp d’Avondale, 1915. Rapport d’entraînement de la semaine du 23 au 30 octobre 1915, « Les hommes se sont soumis à la discipline, bien mieux que l’on ne s’y attendait, surtout lorsque nous tenons compte qu’une grande majorité d’entre eux ont dû être transportés de la gare au camp à leur arrivée en raison de leur état d’ébriété avancée. »

38. Imperial War Museum, Documents.11515, Les mémoires de James Williamson…, op. cit., 1re partie, f° 4.

39. Ibid., 1re partie, f° 8.